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Né le 13 janvier 1914 à Gedinne (Belgique), le jeune Joseph Gillain manifeste très jeune des goûts pour le dessin.

En mai 1936, il lance dans Le Croisé, hebdomadaire namurois de la Croisade Eucharistique, le personnage de Jojo. "Le dévouement de Jojo", puis "Les nouvelles aventures de Jojo" se succèdent de 1936 à 1939. Des scénarios frémissant d’aventures, sans cesse rebondissant. Une grande naïveté narrative : les auteurs ne s’embarrassaient pas encore d’une abondante documentation à l’époque et les lecteurs n’ayant guère quitté leur terroir ne se rendaient pas compte de l’invraisemblance des décors et personnages étrangers présentés.

Kidnapping et gangsters américains d’opérette, naufrage, Indiens fanatiques, puis randonnée africaine avec simoun de rigueur, combat en compagnie de Méharistes contre les auteurs d’un rezzou, passage au Congo belge où l’intrépide Jojo va démanteler un réseau d’agitateurs communistes qui sabotent l’œuvre missionnaire, c’est une vraie collection de clichés de l’époque et Gillain cherche avant tout à y développer une prodigieuse vitalité imaginative tout en rodant un dessin encore terriblement amateur.

Un autre hebdomadaire catholique, Petits Belges, va lui permettre de lancer le 16 juillet 1939 des personnages déjà plus construits : Blondin et Cirage. Trois aventures vont s’y échelonner : "En Amérique", "Contre les gansters" et "Jeunes ailes", avant la suppression de l’hebdomadaire par l’occupant au 19 septembre 1943.

Les thèmes de Gillain se modernisent et témoignent déjà d’un grand courage créatif : animer comme héros aux côtés d’un Blanc blond un Noir frisé était une audace, les personnages de couleurs restant à l’époque le plus souvent limités à des seconds rôles caricaturaux ou quelque peu paternalistes.

Blondin et Cirage seront les grandes vedettes du "Petits Belges" de guerre. Ils passeront à Spirou après la Libération, provisoirement sous la plume de Vic Hubinon en 1947-48, puis seront à nouveau animés par le pinceau de Jijé de 1951 à 1954 sous la forme de cinq épisodes qui feront date.

Parallèlement au "Croisé" et à "Petits Belges", Gillain, qui signe désormais le plus souvent Jijé, a commencé à l’aube de la Drôle de Guerre une fructueuse carrière dans SPIROU, jeune hebdomadaire naissant. "Freddy Fred aux Indes" (ou "Le mystère de la Cité Indoue") y paraît du 6 avril au 9 novembre 1939. 

Une des constantes de l’esprit Dupuis s’impose à lui : créer des personnages qui puissent connaître de nombreux épisodes, voir éventuellement d’autres auteurs se pencher sur leur carrière de papier.

Il essaimera à tous vents ses propres créations, donnant à la Libération Spirou à Franquin, Valhardi à Paape, Blondin et Cirage à Hubinon.

Une première aventure promène Trinet et Trinette dans l’Himalaya (SPIROU 1939-41). Le seconde ("Du sang sur la neige", 1941) reste inachevée, mais l’idée de base de cette énigme policière et le découpage déjà réalisé seront réutilisés ultérieurement dans Blondin et Cirage ("Kamiliola", 1952). Martel, l’oncle de Trinet et Trinette, est une timide préfiguration graphique de Valhardi.

Rob-Vel est un moment coupé de la rédaction, Jijé va le remplacer quelques mois dans le dessin de Spirou à la fin 1940, banc d’essai à sa future grande reprise du personnage. Il va devenir l’homme orchestre du journal en cette période troublée. Seul dessinateur au style variable sous la main des éditeurs, il va les dépanner chaque fois que des planches d’agence manquent et réalise de nombreux dessins de transition dans "Cavalier Rouge" et "Superman", témoignant ainsi qu’il n’est pas seulement comico-aventureux de style Hergéien.

Lorsque Jean Doisy, rédacteur en chef de SPIROU à l’époque, lui propose d’illustrer une série d’aventures policières, il saute sur l’occasion.

Doisy imagine un héros qui serait inspecteur au service d’une compagnie d’assurances. Il lui découvre un nom sonnant clair, Jean Valhardi, et le gratifie dès le départ d’un personnage secondaire qui deviendra son comparse, Jacquot.

A la Libération, les possibilités de voyager se trouvant à nouveau ouvertes, Jijé va souhaiter voir le monde et confiera Valhardi pour une dizaine d’années à Eddy Paape. 

Il le reprendra de 1956 à 1965, accumulant neuf splendides albums.

Tome 7 - Le gang du diamant (1958)

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A la fin de l’Occupation, les éditions Dupuis rachètent à Rob-Vel le personnage de Spirou, qu’il n’était plus en mesure de produire régulièrement, et Jijé hérita de la tâche difficile de faire revivre le personnage vedette du journal. Il lui fit vivre durant deux ans des aventures à l’humour débridé : "Spirou et l’aventure", "La jeep", "L’agence Fantasio et des fantômes" et le début de l’épisode de "La maison préfabriquée" que Franquin repris en cours de route.

Jijé est avant tout un merveilleux professeur qui aide les amateurs talentueux à dégager ce qui sommeille au fond d’eux. Toute sa vie, il recevra à bras ouverts des jeunes venus prendre conseil chez lui et s’efforcera de leur inculquer les secrets de sa formidable habilité.

Parmi les auteurs célèbres de western qui trouveront ainsi chez lui conseil, signalons Jean Giraux et Daniel Dubois.

De 1948 à 1950, il conçoit et réalise une superbe biographie de Baden Powell qu’il fignole au hasard de ses étapes itinérantes.

En 1967, Uderzo, dessinateur doué comme lui dans le domaine réaliste et humoristique, dut choisir entre deux succès : Astérix et Tanguy. Il opta pour l’humour et confia à son second scénariste, Jean-Michel Charlier, le soin de trouver le talent prodigieux qui arriverait à maintenir en vie sa série aéronautique. Jijé sauta sur l’occasion. Pour un auteur adorant la nature sauvage et la vie au grand air, le vrombissement des moteurs et la recherche de la perfection technique était une manière de se surprendre à nouveau.... et de se surpasser ! Il sut redonner une nouvelle vie à Tanguy et Laverdure, d’abord dans Pilote, puis, plus récemment, dans Super-As.

 Tome 10 - Mission spéciale (1968) 

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Pour la même raison, ce prodigieux goût du changement l’animant, il reprit plus récemment avec son fils Laurent (Lorg) le « Barbe-rouge » abandonné par Vic Hubinon.

Jijé, c’était cela : l’ami chaleureux prêt à s’embarquer dans toutes les aventures parce qu’un copain venait de la lui proposer, l’artiste soucieux de se surpasser, qui, régulièrement, faisait table rase de son passé et de ses personnages imposés au public pour s’embarquer à la recherche d’un nouvel Eldorado qu’il abandonnerait sitôt atteint.

S’il ne laisse pas une bibliographie tracée au cordeau autour d’un héros central, c’est qu’il anima dix séries diverses et cent albums qui, tous, resteront comme autant de monuments de la BD européenne.